Le 28 janvier 2010, le Mémorial pour la Paix de Caen a inauguré un espace permanent dédié à « Cartooning for Peace », l’association créée par Plantu qui accueille des dessinateurs de presse du monde entier. Ceux qui prennent des risques pour nous empêcher de penser en rond.
Le 28 janvier 2010, le Mémorial de Caen a ouvert un espace permanent de 600 m2 où sont exposées les œuvres de 70 dessinateurs de tous les pays. On y voit des dessins russes, chinois, israéliens, palestiniens, algériens, français, belges, américains… Tous ces dessins sont parus dans la presse ces dernières années. Leurs auteurs ont rejoint l’association « Cartooning for Peace » créée par Jean Plantu, le dessinateur du Monde.
« Le tout début de l’histoire, c’est ma rencontre avec Yasser Arafat à Tunis en 1991, rappelle Plantu. Arafat, à ma grande surprise, connaissait mes dessins. Certains le rendaient furieux mais il avait souhaité me rencontrer. À cette époque, il n’était pas capable de dire “Je reconnais l’État d’Israël”. Je suis arrivé avec des dessins que je lui ai proposé de colorier. Alors, avec le feutre bleu que je lui ai tendu, il a dessiné l’étoile de David, le drapeau israélien. Il avait trouvé le dessin pour exprimer une réalité qu’il pensait mais qu’il ne pouvait pas exprimer par des paroles. Je crois qu’il avait réellement envie de donner un signe fort à Israël et d’ailleurs ça n’a pas manqué, je sais que la cassette de ce film a couru dans tout le Proche-Orient (1). Deux ans avant les accords d’Oslo, j’avais en main ces dessins qui déjà les annonçaient». Quand un dessinateur de presse donne un coup d’accélérateur à l’Histoire…
Quelque temps après, Plantu rencontre Kofi Annan, le secrétaire général des Nations Unies, qui lui suggère d’organiser une rencontre internationale des dessinateurs de presse pour évoquer le sens et la responsabilité de leurs images. «Et puis, quand a éclaté au Danemark l’affaire des caricatures de Mahomet, il m’a téléphoné pour me dire: “Il faut absolument que tu viennes à New York. Il faut réagir maintenant parce que les dessinateurs de presse ne vont plus avoir le droit de rien faire du tout. Déjà qu’avec le politiquement correct qui s’installe partout ce n’est pas facile, mais si en plus des fatwas tombent sur les dessinateurs, vous n’allez plus pouvoir travailler”. »
Pour répondre à l’interdit, Plantu dessine un petit élève qui est puni, et qui écrit « Je ne dois pas dessiner Mahomet ». « Les lettres, en se mélangeant, forment le dessin d’un type un peu barbu avec un turban. J’ai demandé à mes rédacteurs en chef: surtout ne mettez pas comme titre “Ceci est un portrait du prophète”. Et ce dessin a été repris dans le monde entier. »
De nos jours l’intolérance ne vient plus seulement des intégrismes divers. La société tout entière se crispe. On est déjà très loin de la liberté de ton d’un Coluche, d’un Desproges, d’un Le Luron. On ne peut plus plaisanter sur les femmes, les Juifs, les Arabes, les homosexuels, les intellectuels… sans qu’aussitôt une foule d’associations vous tombe dessus. Le directeur du Mémorial de Caen, Stéphane Grimaldi, en est bien conscient. « L’un des problèmes de notre époque, c’est le droit d’avoir, le droit d’émettre une opinion. On est dans une période où il y a des choses que l’on n’a pas le droit de dire. On se censure, on moralise tout, on est politiquement correct. Plantu dit que le danger aujourd’hui, c’est l’aseptisation de notre pensée par la bien-pensance. Une pensée molle, consensuelle, où l’on ne veut fâcher personne, où l’on est tous d’accord. Il devient très difficile de penser différemment. Et ces dessinateurs de presse, chacun dans son genre, chacun dans son pays, émettent une opinion qui est parfois volontairement très tranchée, mais dont l’objet principal est d’inviter les gens à réfléchir. Ce sont des sentinelles du monde qui souhaitent que nous allions au-delà de cette pensée superficielle, molle et complaisante. »
La façon dont un pays traite ceux qui ne sont pas dans le consensus en dit long sur son niveau de démocratie. Dans les pays occidentaux, les risques se limitent aux lettres d’insulte (ainsi Plantu en a reçu récemment 5000 pour un dessin sur le pape et le préservatif), aux menaces de procès et aux froncements de sourcils des puissants. «Quand Sarkozy téléphone au directeur du journal pour se plaindre d’un de mes dessins, explique Plantu, ou quand il envoie un motard pour me dire qu’il n’est pas content que je le dessine avec des mouches, d’abord il en a le droit, et ensuite j’ai la chance que ce soit à L’Express ou au Monde où les rédacteurs en chefs me protègent. On peut tout dessiner en France, seulement il faut avoir des rédacteurs en chef (ou des décideurs en images, à la télévision), qui aient des tripes pour pouvoir défendre le dessinateur, et ce n’est pas toujours le cas. »
Dans certains pays peu démocratiques, on laisse parfois des dessinateurs s’exprimer pour qu’ils deviennent les alibis du pouvoir. C’était le cas de Corax, un dessinateur serbe à l’époque de Milosevic. C’est aujourd’hui le cas, en Algérie, du dessinateur Dilem, protégé par Cartooning for Peace. « Il fait énormément de dessins contre le régime. Mais quand les imams annoncent le vendredi qu’il va être égorgé, il est tout seul, et il a beau savoir qu’on le soutient, ce n’est quand même pas facile. Il a contre lui les imams, le régime du président Bouteflika, et il a contre lui l’armée algérienne… Ça fait beaucoup. Ce qu’on laisse raconter à un dessinateur donne la mesure de la liberté de penser d’un régime. »
Faut-il être pessimiste pour l’avenir du métier de dessinateur de presse ? Ce n’est pas l’avis de Plantu. « Dessiner, c’est un combat. Les dessinateurs de presse sont aux avant-postes. Quand le dessinateur est supprimé, les journalistes disparaissent dix ans après. »
Un autre visage de cette exposition permanente au Mémorial tient au cœur de Stéphane Grimaldi, celui de la défense de la presse écrite et de la presse d’opinion. « Parmi les 400 000 personnes que nous recevons au Mémorial, il y a environ 120 000 scolaires dont les parents lisent de moins en moins de journaux. Nous voulons tenter de faire découvrir le travail d’un dessinateur de presse écrite, de faire comprendre aux enfants que les opinions ne circulent pas que sur internet. »
Dans cette époque de grisaille, il est en effet revigorant d’aller prendre des leçons d’impertinence et de courage chez nos caricaturistes. « Oui, il faut prendre les leçons d’impertinence chez eux, confirme Stéphane Grimaldi, il faut que le Mémorial, qui est un lieu culturel, assume ce rôle. Un lieu culturel n’a de sens que s’il provoque quelque chose. Un musée, c’est un lieu qui est fait pour inviter son public à réfléchir. Et le Mémorial est là pour nous inviter à réfléchir aux raisons pour lesquelles la paix est si fragile. Il faut savoir pourquoi une guerre se déclare, qu’est-ce qui provoque un conflit frontalier, qu’est-ce qui risque de provoquer la prochaine guerre… Les dessinateurs de presse apportent des éléments de réflexion. Et là, le Mémorial est complètement dans son rôle.
« L’expo comporte différents sous-thèmes: le maintien de la paix, la question des relations Nord-Sud, les menaces écologiques, les Nations Unies… Il y a quelques dessins très durs sur l’incapacité des Nations Unies à régler les conflits des dix dernières années.
« On y parle aussi beaucoup des femmes, et pas seulement en terre islamique mais aussi en Europe, notamment au sujet des inégalités au sein des entreprises entre les femmes et les hommes. Il y a d’ailleurs un dessin turc qui pose la question de la place des femmes dans la société turque d’une façon assez crue. Mais il ne faut pas heurter les gens, on n’est pas là pour cela. »
La démarche conjointe du Mémorial et de Cartooning for Peace repose sur un principe essentiel, celui des regards croisés. « Je veux que le public du Mémorial comprenne que sur des problèmes comme les droits de l’homme ou le maintien de la paix, on a le droit de penser différemment ailleurs. Les événements sont vus, systématiquement, par des dessinateurs de pays différents. Notre démarche n’est pas de montrer aux gens des dessins parce qu’ils sont drôles, c’est de leur montrer que sur un problème majeur, on a dans le monde des appréciations différentes. Le Mémorial, un agitateur d’idées? Oui, c’est exactement cela.
« Mon dessin préféré ? C’est un dessin de Jean. On voit une feuille blanche, et un crayon qui s’en approche, tout près. Et il y a dans un coin trois personnages planqués en observation, qui disent: “Putain, il va le faire!” Je trouve que c’est un dessin génial. »
(1) Les images de ce film sont visibles sur plantu.net.