Joan Baez était de passage au château de Canisy (Manche) fin octobre, comme à chaque fois qu’elle est en tournée en Europe. Un château de contes de fées vers lequel l’amitié la ramène depuis trente ans. Tout comme elle reste fidèle à son idéal de non-violence.
C’est le malheur des boat people qui réunit au Cambodge, en 1979, Joan Baez et Denis de Kergorlay. Il milite à Médecins sans Frontières; elle, à la tête de son association, Humanitas, défend à travers le monde les valeurs de la non-violence. Denis l’invite à venir dans la Manche et à séjourner dans son château de Canisy. Depuis, dès qu’elle en a l’occasion, la « reine du folk » vient se ressourcer dans le bocage saint-lois.
« La plupart des gens n’ont pas la chance de pouvoir s’évader comme je le fais. Canisy a toujours été pour moi l’endroit le plus magique. Il n’a pas d’équivalent aux États-Unis. Quand nous sommes arrivés, l’autre nuit, je me suis réveillée à quatre kilomètres du château et j’ai ressenti le même ébahissement qu’à chaque fois. Que je me promène dans le parc, que je regarde par la fenêtre ou que je monte à cheval, Canisy, pour moi, c’est toujours le même émerveillement ».
Entre une tournée en Allemagne et une autre en Scandinavie, Joan a donné trois concerts en France en ce mois d’octobre 2009. Entre Rennes et Amiens, elle a posé ses valises pour quelques jours à Canisy, avec ses musiciens.
Décontractée et souriante, Joan vous accueille avec simplicité. Elle circule pieds nus dans les longs couloirs du château et même dans le parc. Comme il y a près de trente ans, elle a accepté de recevoir Normandie Magazine lors de son séjour à Canisy.
Joan mène une vie trépidante - elle donne toujours une quinzaine de concerts par mois - mais elle n’en a jamais connu d’autre. « Cela a commencé il y a si longtemps!» Elle fait partie des souvenirs d’une foule de gens qui l’aiment depuis les années 1970 et s’estime heureuse de pouvoir offrir du bonheur à tant de gens, même si «certaines personnes sont horripilées par mes chansons ! »
Au fil des années, sa voix a changé. « Au début, tout venait naturellement, sans effort. Mais, la trentaine venue, cela fut un grand choc lorsque je me suis rendu compte qu’il faudrait dorénavant travailler ma voix, surtout dans les aigus. Aujourd’hui, elle est très différente ; cela traduit le fait que j’ai vécu ma vie. »
Joan est une référence pour de jeunes artistes. « Certains me disent qu’ils ont été inspirés par moi quand ils étaient petits, et cela se sent dans leur technique, dans les mots qu’ils emploient, dans leurs émotions ou dans leur vision politique. » Ainsi, à Montpellier, Joan a chanté avec une jeune artiste française, Marianne Ayaomac. « Elle a chanté dans la rue pendant des années, elle est géniale. Quand elle est montée sur scène, elle a enlevé ses chaussures, et elle m’a dit: “C’est pour vous que je le fais!” C’est vrai, j’ai moi-même souvent chanté pieds nus, et je le fais encore parfois: c’est si confortable! »
Depuis les années 1970, le monde a bien changé. Le rideau de fer est tombé, le paysage politique de la planète est très différent. « Même si les gens se plaignent encore, on a fait énormément de progrès au niveau des droits de l’Homme. » L’arrivée de Barack Obama sur la scène politique internationale a entièrement changé la donne. «Avec lui, le monde est devenu plus décent.» Malgré les difficultés auxquelles il se heurte, Joan Baez est convaincue qu’il obtiendra une partie au moins des choses pour lesquelles il lutte. « Mais j’ai peur que le réchauffement planétaire nous achève avant ! »
Alors que l’Occident se sent parfois menacé par le monde musulman, Joan la militante continue à voir le mal plus près de chez elle. « Pour moi, le plus grand ennemi de l’Amérique, c’est… l’Amérique. Nous sommes si impitoyables ! La folie de l’extrême droite pourrait facilement l’emporter et achever le pays. Tous les empires ont une fin et je pense que le déclin de l’empire américain est déjà amorcé. Il a commencé avec Reagan et Bush. » Mais, ajoute-t-elle en riant, «Bush m’a rendu service: il a été mon agent de relations publiques ! Les gens venaient de partout à mes concerts pour retrouver un peu de bons sens ! Mon public était plus motivé que jamais. »
On l’aura compris : Joan Baez n’a rien perdu de son idéalisme. Plus qu’à un système, elle fait confiance à l’individu et accorde beaucoup d’importance à la démarche personnelle de chacun. « Car en fin de compte, tout ce que nous avons, c’est ce que nous avons créé. Nous devons nous frayer notre propre chemin et essayer de rallier d’autres personnes. C’est une démarche personnelle, que tout le monde peut suivre ».
Jusqu’à Barack Obama, elle n’avait jamais apporté son soutien à un candidat à la présidence, car « s’il y a un endroit sur Terre où il est difficile de garder un sens moral, c’est bien dans le bureau du président! Quand j’ai décidé de m’engager pour Obama, il était clair dans mon esprit que moi, une pacifiste, j’apportais mon soutien à un homme qui était le commandant en chef des Armées, mais je savais qu’il avait lu la Vie de Gandhi et que les rêves de cet homme d’État coïncidaient avec les miens. » Mais Obama l’a déçue lorsque, pensant ménager les Chinois, il n’a pas invité le Dalaï-lama à déjeuner. « C’est de la folie! Que sont devenus ses principes? D’abord, je pense qu’il a eu tort, cela n’aurait rien changé aux yeux des Chinois. Et puis il faut prendre des risques, et je pense qu’il a peur de prendre des risques. C’est là qu’il faut écrire aux journaux, il faut l’encourager et lui donner des conseils. »
Le problème de l’immigration, qu’elle soit due à la misère ou au réchauffement climatique, risque d’être un des plus aigus du XXIe siècle. La position de l’infatigable militante, là aussi, est claire : « Gandhi a dit: “Il n’y a pas d’étrangers”. Lorsque le problème de l’immigration clandestine a été soulevé aux États-Unis, j’ai fait faire un T-shirt sur lequel était marqué “Nous sommes tous des clandestins”, ce qui est vrai. D’ailleurs, nous sommes de loin les pires car nous avons massacré le peuple qui habitait notre pays avant nous. »
Le mot n’est pas prononcé, mais pourtant Joan Baez garde l’espoir. Même pour l’Irak. « C’est terriblement triste. Mais on pense que la guerre ne finira jamais, et tout d’un coup, quelque chose se passe et c’est terminé. Je pense à toutes ces femmes qui ont manifesté pour la paix en Irlande du Nord, à ces centaines de milliers de gens qui ont œuvré pour mettre fin à la guerre du Vietnam. Ce n’est pas Nixon qui a terminé la guerre; ce sont tous ces gens-là ».
Speaking of dreams
‘If it benefits people, then it’s a positive thing. But it’s not good for everybody. Some people are enraged by my songs!’
As forthright as ever, Joan Baez is still singing and campaigning as energetically as ever. While somepeople’s thoughts might turn to retirement, after a career spanning fivedecades, Joan Baez continues to work at a frenetic pace, giving an average offifteen concerts a month. Whenever her schedule takes her to France, she heads straight for the Château de Canisy, for a brief but necessary period of relaxation. ‘Most people don’t have the chance to have this kind of escape. It’s always been my greatest magic in my life. It doesn’t matter what I do, whether I walk around, whether I look out these windows or whether I ride a horse. It’s just Canisy.’ It has been thus ever since she first met its owner, Denis de Kergorlay, in Cambodia in 1979.
In the early days, Joan’s voice came effortlessly, and she admits it was a ‘big shock’ when she realized in her thirties that she was going to have to work at it from then on. ‘It’s a very different voice now. It shows I have lived a life.’ The Grande Dame of folk has served as a role model to countless singers. ‘They say they’ve been inspired by me when they were young, and so it’s in their music, one way or another, it’s in their techniques, their emotion, their words, their politics’.
Joan would be the first to point out just how much the world has changed in recent decades. The Iron Curtain has come down and, ‘no matter how much people complain, there are huge advances in civil rights.’ Nevertheless, her determination to stand up and be counted remains as strong as ever, witness her reaction to the issue of illegal immigration. ‘When theproblem came up in the States, I made a tee-shirt saying ‘We are all illegal immigrants’ which we are. We are the worst offenders, because we slaughtered the people who lived in our country.’ Right now, the world’s greatest threat appears to be global warming, but America also has to face a second enemy itself. ‘We are so ruthless! The right wing inside America can easily kill off America. The goodness can be destroyed by extreme conserv-ative craziness.’ Like so many empires before it, she believes that the United States has now entered term-inal decline, which started with Reagan and Bush. ‘There is one thing Bush did for me: he was my publicity agent! People came from anywhere to the concerts for a little bit of sanity! The concert audiences were bigger!’
If America does survive, it will all be down to decency - the decency that each and every one of us needs to apply to our own personal lives, but also the decency that Obama has helped to promote, ‘changing the political atmosphere in the entire world. The things that he’s fighting for he’s finding very, very difficult. But I think he’ll accomplish some of them’. He was the first presidential candidate she had ever endorsed, even though ‘it was very clear in my mind that I, a pacifist, was endorsing a man who was Commander-in-Chief of the Army and the Navy and the Air Force.’ Then again, ‘he’s a statesman, he has read books, he has in his top ten books the Life of Gandhi, and he has dreams that coincide with mine.’ Obama obviously stumbled over China, studiously avoiding the Dalai Lama in the run-up to his visit there. ‘That’s crazy! What happened to his values? First of all, I think he’s wrong. I don’t think it would make any difference in China. He needs to take a risk. I think he’s afraid to take risks. That’s when we need to write to the newspapers. We need to encourage and advise him’.
For Joan Baez, Obama gives the world a ‘shift towards hope’, and this is the golden thread running through everything she says. While we may not be able to see any solution to Iraq’s desperate plight, ‘wars do end surprisingly. It was the peace marches that precipitated the end to the conflict in Northern Ireland, and the manythousands of anti-war demonstrators– not Nixon – who finally put a stop to the war in Vietnam. It was all those people. So the answer is that the war in Iraq will stop at some point.’