Figure « historique » de la lutte pour l’environnement, Marie-Paul Labey a été pendant des années une empêcheuse d’amianter en rond. Retour sur son combat des années 1970 et 1980, un combat, hélas, toujours à recommencer.
Ferodo, ça vous dit quelque chose ? Et Valeo, le nom que l’usine a pris ensuite ? Ah oui, un sous-traitant automobile qui possède une usine dans le Calvados. À Condé-sur-Noireau, exactement, là où un monument érigé en 2005 porte cette mention : « Pour ne plus mourir de son travail ». Ah, bien sûr… l’amiante !
Marie-Paul Labey s’est battue pendant des années, au plan local puis au plan national, pour que la pollution due à l’amiante soit reconnue comme telle, et pour que les dégâts qu’elle a causés soient pris en compte. La Suisse normande, c’est une région où l’on connaît l’amiante depuis 1890 ; à l’époque, on broyait la roche d’amiante sur place. Plus tard, l’amiante est arrivé en vrac.
Marie-Paul Labey se souvient : « Dans les années 1970, l’un des plus gros employeurs de la région, et celui qui payait le mieux, c’était justement Ferodo. Dans son usine de Condé-sur-Noireau, 2 000 salariés, hommes et femmes, fabriquaient des plaquettes de freins et des disques d’embrayage. Et dans toute la vallée de la Vère, on concassait, broyait l’amiante et fabriquait avec du fil d’amiante des tissus, moquettes, matelas de bateaux et de sous-marins… Tout le monde savait que c’était dangereux. Les ouvriers aussi le savaient. Mais on pense toujours que le danger, c’est pour les autres. Il faut cependant reconnaître que l’information n’était pas faite correctement par la direction. »
Chez Ferodo, on utilisait des filtres qui étaient posés sur les postes de travail. Ces filtres étaient remplis de fibres d’amiante et il en retombait beaucoup aux alentours. De nombreux Condéens se souviennent que parfois la campagne était toute blanche. « On aurait dit de la neige ».
La prise de conscience a commencé en août 1975, quand l’entreprise a entrepris de nettoyer l’usine. « Les déchets ont été entreposés dans une carrière en bord de route, dans la commune de Périgny, à deux kilomètres en amont du barrage de Pontécoulant. Des personnes qui connaissaient ma sensibilité environnementale m’ont alors alertée sur le fait que les camions qui passaient laissaient couler des matières blanches sur la route… Quelques semaines après, à la suite d’un orage épouvantable, des pêcheurs sont arrivés chez moi, au bord de la Druance, pour vérifier si les poissons étaient encore vivants. Ils venaient de constater qu’au barrage de Pontécoulant, tous les poissons étaient morts. J’ai remonté le fil de la Druance depuis le barrage, et j’ai trouvé cette carrière pleine d’amiante, avec des ravines hautes de deux mètres creusées par l’orage. Tous les déchets (les plaquettes de freins, les disques d’embrayage, les pots de peinture, les crésols, les phénols, les feuilles de paie, les bobines de fil…) avaient été entraînés vers la Druance en contrebas et avaient pollué le barrage ; les phénols et les crésols avaient fait mourir tous les poissons.
« Quelques jours après, une délégation de la CFDT de Ferodo est venue me voir. Les syndicalistes m’ont expliqué qu’ils n’arrivaient pas à faire reconnaître les maladies professionnelles dont souffraient les salariés et m’ont proposé de mener une action commune. Nous avons alors créé l’Association pour la lutte contre la pollution et la sauvegarde de l’environnement. »
L’association reçoit le soutien du comité « Syndicat contre l’amiante » qui vient de se créer à Jussieu. La presse comence alors à s’intéresser à l’amiante. Que choisir ? consacre au problème un numéro spécial. Dans la foulée, le filtrage du vin, de la bière et du cidre sur amiante est interdit. « Nous avons obenu la reconnaissance du mésothéliome (le cancer de la plèvre, cancer spécifique de l’amiante) comme maladie professionnelle. Nous avons aussi obtenu que Ferodo refasse totalement tout son système de filtres sur les cheminées de l’usine de Condé. L’usine de la vallée de la Vère (où ils jetaient encore l’amiante à la fourche !) a été obligée de traiter l’amiante par air pulsé. Et nous avons obtenu l’interdiction du flocage en France. Nous avons aussi obtenu l’étiquetage des produits amiantés et, pour les déchets hautement nocifs, l’obligation de les placer dans des décharges de classe A. »
L’usine, qui a changé de nom plusieurs fois - Valeo, Allied Signal, et maintenant Honeywell Matériaux de friction - existe toujours, même si l’amiante est totalement interdit en France depuis 2002. Il a été remplacé par la roche de verre. « Ignifuge, incolore, inodore, l’amiante paraissait le matériau miracle, il était employé partout, rappelle Marie-Paul Labey. L’amiante est un exemple flagrant de la façon irresponsable dont on s’est lancé dans des entreprises sans mesurer le danger pour les travailleurs et pour les populations. »
Oui, mais c’est du passé, on ne recommencera pas les mêmes erreurs, vous rassurez-vous. Pas si sûr. Trois études scientifiques viennent de montrer que les nanotubes de carbone, très utilisés dans les technologies de l’infiniment petit, sont susceptibles de créer les mêmes dégâts que la poussière d’amiante. On les trouve dans les mâts de bateau, les composants électroniques (ordinateurs), les renforts de carrosserie automobile, les raquettes de tennis, les clubs de golf… 50 000 fois plus fins qu’un cheveu, ils sont susceptibles d’être inhalés et de se fixer dans l’appareil respiratoire. Espérons que nous n’aurons pas besoin bientôt d’autres Marie-Paul Labey.
Retrouvez l’article intégral dans la version papier de Normandie Magazine (n° 222, juin-juillet 2008)