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Poker menteur

© Francesca Mantovani
© Francesca Mantovani



Le grain de sel d'Albert du Roy du numéro 237 (Été 2010)

Donc, l’État va se mettre au régime : plus de garden-party ni de chasse présidentielle ; moins de voitures de fonction et de logements gratuits ; moins de collaborateurs dans les cabinets ; etc. Fort bien ! Mais au risque d’apparaître rabat-joie ou mauvais coucheur, et probablement contaminé par l’épidémie de paris ou de poker en ligne, je suis prêt à parier avec qui veut que l’on n’a pas fini de parler des abus du train de vie de l’État. Oh ! pas tout de suite, les ministres vont se tenir à carreau ; mais dans un ou deux ans les mauvaises habitudes reprendront. Comme sur la route, quand un automobiliste passe sur les lieux d’un accident grave ; il ralentit, redouble de prudence, respecte le code, puis, après 20 ou 30 km de sagesse, il accélère à nouveau.

Pourquoi ce pessimisme ? Parce que, en cinquante ans de journalisme, j’ai entendu dix fois, sous la gauche ou sous la droite, ce genre de promesse. Certes, il y a eu parfois des progrès, comme les lois sur le financement de la vie politique, la suppression par Jospin des fonds secrets, la décision de Sarkozy de faire auditer les comptes de l’Élysée… Mais les mentalités et les comportements de la haute administration et des institutions ne se modifient pas par décret ; ils font partie d’une culture profondément ancrée, héritée de la monarchie, alimentée par le centralisme et ravivée par la présidentialisation du régime. En France, l’État n’a jamais été et ne sera jamais modeste ! Et l’on peut en dire autant de ces micro-états que sont les instances régionales ou départementales.

Faut-il dénoncer les abus au risque de doper le populisme, l’extrémisme ? Faut-il alimenter le « Tous pourris ! » ? C’est un reproche que l’on entend souvent adresser à la presse, coupable de « chasse à l’homme », de « lynchage médiatique ». Ce reproche n’est pas fondé. D’abord parce que les journaux sont dans leur rôle : en démocratie, l’information est un contre-pouvoir puisqu’elle a pour fonction de rendre les citoyens plus responsables, et éventuellement donc de mettre en cause les pouvoirs. Ensuite parce que les dirigeants doivent pouvoir être jugés comme le sont les gens ordinaires, et même probablement, vu leur rôle, avec plus de rigueur. Enfin parce que le populisme n’est pas créé par la révélation des abus, mais par ces abus eux-mêmes. On ne guérit pas une maladie en se contentant de supprimer ses syndromes.




Taking the pledge

The French government is going on a strict diet, or so it says. There are to be no more garden parties or presidential game shoots, fewer chauffeur-driven cars and grace-and-favour flats, and fewer Cabinet flunk-ies. Let’s hope it keeps its word, though at the risk of seeming a cynic or a wet blanket, and in a nod to the current gambling epidemic and fad for online poker, I’m ready to take bets that we haven’t heard the last of expenses scandals. They’ll behave themselves for a while, but then all those bad habits will start drifting back. Like when we drive past a serious road accident. We initially drive more slowly, taking twice the normal care and obeying the highway code to the letter, then after 10 or 20 miles of being good, we start to put our foot down again.

My current pessimism is based on fifty years’ experience as a journalist, during which time I must have heard this type of promise being made a dozen times - regardless of which party was in power. There has been some progress, such as the legislation on the funding of political parties, Prime Minister Jospin’s abolition of secret funds and President Sarkozy’s decision to submit the Elysee Palace accounts to a public audit. The problem is that mentalities in the upper echelons of our civil service and national institutions cannot be changed by decree. They belong to a deeply ingrained culture that was inherited from the monarchy, fuelled by centralism and later reinforced by the presidentialization of French politics. The government has always been and will always be imbued with a strong sense of its own importance. And the same applies to our mini-governments, aka the councils governing our regions and departments.

But if we denounce these abuses, won’t we be bolstering populist and extremist tendencies? Do we really want to lend credence to claims that all politicians are ‘tarred with the same brush’? This is a criticism that is frequently levelled at the journalists, accused of conducting ‘witch hunts’ and indulging in ‘media lynching’. It is, however, a criticism that is ill-founded. First of all, because the press is simply performing its function as a counterweight in a democracy, providing individuals with the information they need to become more responsible citizens and, if necessary, to call the powers that be to account. Second, because it should be possible for our leaders to be judged as rigorously as ordinary people, if not more so, given their role in society. Third and last, because populism is born not out of the revelation of abuses but out of the abuses themselves. A disease cannot be cured just by eliminating its signs and symptoms.